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Pourquoi on est incapables de noter quoi que ce soit sur 5 ?

Notation par étoile ecran plat

Archive terrienne. Fragment récupéré. Classification : rituel social. Fréquence : quotidienne. Utilité : à déterminer.

Dans les archives de la Terre, une coutume revient partout.

Avant de manger quelque part, de dormir chez un inconnu, de monter dans la voiture de quelqu’un ou de choisir un film, les Terriens consultaient des étoiles. Pas celles du ciel. Celles des écrans. De une à cinq, alignées, parfois coupées en deux.

Ils y croyaient. Ils en distribuaient des milliards. Ils en avaient peur, aussi.

Nous avons étudié ces étoiles. Notre conclusion est simple, et un peu cruelle : elles ne mesuraient presque rien.

Cinq étoiles, ou rien

En 2009, YouTube a publié un graphique qui aurait dû tout arrêter. Il montrait comment les gens notaient les vidéos : un petit tas de 1 étoile, une montagne de 5 étoiles, et entre les deux, presque le vide. Les notes 2, 3 et 4 n’existaient pratiquement pas.

La plateforme en a tiré elle-même la conclusion : les gens ne notaient pas, ils approuvaient. Une étoile, c’était « je déteste ». Cinq étoiles, c’était « j’aime ». Le reste, c’était de l’indifférence, et l’indifférence ne clique pas. L’année suivante, les étoiles disparaissaient au profit du pouce levé ou baissé.

Une échelle à cinq barreaux dont les humains n’utilisaient que le premier et le dernier. Il a fallu des années pour que quelqu’un le remarque.

Le pays où tout le monde est excellent

Sur Airbnb, une équipe de chercheurs de l’université de Boston a analysé des centaines de milliers de logements. Résultat : près de 95 % affichaient une moyenne de 4,5 ou 5 étoiles. Presque aucun ne descendait sous 3,5. Pendant ce temps, les hôtels notés sur TripAdvisor tournaient autour de 3,8.

Les logements Airbnb étaient-ils tous merveilleux ? Non. Mais sur Airbnb, l’hôte note aussi le voyageur. Chacun tient la réputation de l’autre entre ses mains. Alors on est gentil. On arrondit. On évite les histoires. Les chercheurs le disent à leur manière : quand on se note mutuellement, les notes gonflent.

On ne notait plus un logement. On négociait une réputation.

Et quand tout le monde a 4,8, une note de 4 n’est plus une bonne note. C’est un avertissement. Sur certaines plateformes de chauffeurs ou de livreurs, une note simplement « correcte » suffisait à inquiéter un travailleur pour son compte. L’étoile n’était plus un avis. C’était une laisse.

Ce que vous notez n’est pas ce que vous aimez

Netflix a vécu le paradoxe de l’intérieur. Ses abonnés avaient distribué des milliards d’étoiles. Et l’entreprise a remarqué quelque chose d’embarrassant : les gens donnaient 5 étoiles au documentaire sérieux, 3 étoiles à la comédie idiote… et regardaient la comédie idiote bien plus souvent.

La note n’était pas un jugement. C’était un costume. On notait la personne qu’on voulait être, pas celle qu’on était à 23 h un mardi soir.

En 2017, Netflix a remplacé les étoiles par des pouces. Pendant les tests, les gens donnaient environ trois fois plus d’avis. Mais surtout, l’entreprise a tiré une leçon qui devrait nous glacer : votre comportement vaut plus que votre opinion. Ce que vous regardez en dit plus que ce que vous déclarez.

Autrement dit : on n’a plus besoin de vous demander votre avis. Il suffit de vous observer.

Pourquoi c’est impossible

Le problème n’est pas que les humains sont bêtes. Le problème, c’est que la question est mauvaise.

Une note sur 5 demande : combien ? Combien c’est bien ? Mais par rapport à quoi ? Votre 3 n’est pas mon 3. Votre 3 de ce matin n’est pas votre 3 de ce soir. Si le premier restaurant de la journée était excellent, le deuxième perdra une étoile qu’il n’aurait pas perdue la veille. Et une fois toutes ces notes empilées dans une moyenne, elles s’écrasent toutes vers le haut.

Il existe pourtant une question à laquelle les humains répondent très bien : lequel ?

Mettez deux choses côte à côte et demandez laquelle on préfère. Pas d’échelle à inventer, pas de moyenne à deviner. Le psychologue Louis Thurstone l’avait déjà formalisé en 1927 : nous sommes mauvais pour mesurer dans l’absolu, mais remarquablement fiables pour comparer.

Les Terriens savaient choisir. Ils ne savaient pas noter. Et pendant des décennies, on leur a demandé de noter.

À qui servaient vraiment les étoiles ?

Alors pourquoi les géants du web les ont-ils gardées si longtemps, partout, sur tout ?

Parce que les étoiles ne vous servaient pas à vous. Elles servaient à la plateforme. Elles rassuraient l’acheteur au moment de payer. Elles classaient les vendeurs dans les résultats. Elles disciplinaient les travailleurs. Et elles ont fait naître toute une économie de faux avis, achetés par paquets, pour gonfler des moyennes déjà gonflées.

Une étoile, ce n’est pas votre voix. C’est une donnée qu’on vous a fait produire gratuitement, avec l’illusion d’avoir donné votre avis.

Note de l’archiviste

Ce fragment s’arrête ici, mais la question reste ouverte. Si les humains comparaient mieux qu’ils ne notaient, quelqu’un a forcément essayé de construire un classement uniquement avec des comparaisons.

Quelqu’un l’a fait. Pour des joueurs d’échecs, d’abord. Puis pour des jeux vidéo. Puis, beaucoup moins innocemment, pour des visages.

C’est le prochain fragment.

Une étoile demande : combien ? Un choix demande : lequel ? Les Terriens ont passé des années à répondre à la mauvaise question.

Que le Vaisseau vous porte.


Sources