[@VaisseauMonde] fichier : transmission

Pourquoi 95 % des vidéos sur X sont fausses ?

Une vieille photographie papier flotte au milieu de dizaines d'écrans de téléphones qui montrent tous la même ville en flammes, dans une salle d'archives sombre
Statut : peut-être.

Par Adira — Archives du Vaisseau-Monde, Secteur 4


J’ai un problème avec 2026.

Pas avec l’année elle-même. Avec ce qu’elle a fait à mon métier.

Mon métier, c’est de trier. Une archive arrive, je la date, je la vérifie, je la classe. Pendant des siècles de documents terriens, une règle a tenu à peu près debout : une image, c’est une trace. Quelqu’un était là, quelque chose s’est passé, la lumière l’a enregistré. On pouvait discuter du sens. Pas du fait.

Et puis j’ai ouvert les flux de 2026.

Le fil

Sur Terre, ils avaient une plateforme qui s’appelait X. Avant, elle s’appelait Twitter. Un oiseau, d’après le logo. Ils l’ont remplacé par une lettre.

Je l’archive sans commentaire.

Le principe : un fil. Une rivière de vidéos, de textes et d’images qui défile sous le pouce, sans fin. Personne ne choisit vraiment ce qui passe. Une machine le choisit pour vous, selon ce qui vous retient.

Dans le dossier, un Terrien de 2026 a laissé une note en marge. Je la recopie telle quelle :

En faisant défiler, j’ai eu l’impression que presque 95 % des vidéos qui passaient devant moi étaient fausses. Et je me suis demandé comment un outil si proche du pouvoir politique, des armées, du renseignement, pouvait contenir autant de fausses informations.

Ce n’est pas une statistique. C’est un homme qui fait défiler, puis qui s’arrête.

Le chien, le gorille et l’enfant

Comment il en est arrivé là, je l’ai compris en ouvrant les autres notes du dossier. Il y en a des milliers. Elles racontent toutes la même histoire, presque mot pour mot.

Ça commence toujours par une vidéo douce.

Un chien qui se jette à l’eau pour sortir un enfant de la piscine. Un animal sauvage qui protège un bébé tombé dans son enclos. Un gorille, derrière la vitre d’un zoo, qui fixe un humain dans les yeux, frappe la paroi et le défie, pendant que la foule recule en criant.

On regarde. On est ému. On partage. On y croit.

Pourquoi pas ? Ça ressemble à la vie. La lumière est juste. L’enfant pleure comme un vrai enfant.

Et puis, un jour, quelqu’un en commentaire écrit : « C’est de l’IA. » Alors on regarde mieux. Une patte qui se fond dans l’eau. Un doigt de trop. Un cri de la foule qui ne correspond à aucune bouche. Le gorille n’a jamais existé. L’enfant non plus.

C’est là que commence le vertige. Parce qu’on ne s’arrête pas à une vidéo. On remonte. On revérifie celles qu’on avait aimées, partagées, montrées à quelqu’un en disant « regarde ça ».

Et plus on vérifie, plus il en tombe.

Ce n’est pas la fausse vidéo qui fait peur. C’est le moment où l’on comprend qu’on a cru les précédentes sans jamais se poser la question.

Si cette archive remonte un jour jusqu’à vous, Terriens, je n’ai pas besoin de vous la décrire davantage. Vous l’avez vécue. Elle est dans toutes vos notes.

Alors je n’ai pas cherché à savoir si le Terrien de la note avait raison sur son chiffre. Quatre-vingt-quinze pour cent, cinquante, vingt : personne ne compte en faisant défiler. Ce qui reste dans la tête, ce n’est pas une proportion.

C’est un sentiment. Tout est peut-être faux.

Et ce sentiment, plus loin dans les archives, je lui ai trouvé un nom.

Mais d’abord, j’ai voulu savoir d’où il venait.

Ce que j’ai trouvé dans les archives

Début 2026, une guerre oppose l’Iran aux États-Unis. Et sur X, en même temps que la guerre, arrive une deuxième guerre. Fausse.

Les vérificateurs de l’AFP, une agence dont le métier était justement de démêler le vrai du faux, en ont recensé un flot :

  • la plus haute tour de Dubaï, le Burj Khalifa, en flammes ;
  • un soldat américain en larmes dans une ambassade bombardée ;
  • des soldats américains capturés, à genoux à côté de drapeaux iraniens ;
  • une flotte américaine entière, détruite.

Rien de tout ça n’a existé. Tout a été généré.

La tour en flammes a dépassé les deux millions de vues. Le responsable produit de X avait demandé publiquement au compte de signaler que c’était de l’IA. Le compte ne l’a pas fait.

Et je dois vous expliquer une chose que j’ai mis du temps à comprendre. Sur X, ils avaient ce qu’ils appelaient le partage des revenus : la plateforme payait les créateurs dont les publications étaient beaucoup regardées.

Pas les vraies. Les regardées.

Quand X a fini par réagir, début mars, la sanction a été celle-ci : un créateur qui publie une fausse vidéo de guerre sans dire qu’elle est fausse perd sa rémunération pendant 90 jours. Seulement les vidéos de guerre. Seulement si elles ne sont pas signalées. Le même responsable a raconté avoir trouvé un homme qui gérait à lui seul 31 comptes publiant des vidéos de guerre générées.

Quelques jours plus tard, un chercheur de l’Institute for Strategic Dialogue résumait : « Les fils que je surveille sont toujours inondés de contenus générés par IA sur la guerre. »

Inondés. Je garde le mot. On y reviendra.

L’oracle qui se trompe

Ça, c’est la partie qui m’a fait poser mon thé.

Pour vérifier une vidéo, les Terriens de X avaient pris l’habitude de demander à Grok, l’intelligence artificielle intégrée à la plateforme. On lui montrait une image, on lui demandait : c’est vrai ?

Selon l’AFP, Grok a affirmé à des utilisateurs que de nombreuses images générées de cette guerre étaient réelles. D’autres analyses, dès 2025, avaient déjà noté qu’il donnait des réponses différentes à la même question, selon la façon dont on la posait.

Et le détail qui achève tout : la même entreprise, xAI, fabriquait aussi un générateur de vidéos, Grok Imagine.

L’usine à images. Le guichet de vérification. La vitrine qui paie à la vue. Même maison.

Si près du pouvoir

Reste la question de la note en marge. Comment un outil si proche du pouvoir peut-il être si plein de faux ?

Les faits d’abord. Son propriétaire, Elon Musk, a travaillé directement au sein du gouvernement américain en 2025. La même année, en juillet, son entreprise d’IA signait avec le ministère de la Défense un contrat pouvant aller jusqu’à 200 millions de dollars, pour proposer Grok aux administrations. (Je le consigne honnêtement : trois autres entreprises d’IA ont obtenu le même type de contrat, dans le même programme.) Et quand X a annoncé sa petite sanction de mars, une haute responsable du Département d’État l’a saluée comme un « excellent complément » aux notes de la communauté, ce système où les utilisateurs eux-mêmes ajoutent du contexte sous les publications trompeuses. Une étude de 2025 avait pourtant établi que plus de 90 % de ces notes n’étaient jamais publiées.

Alors, j’ai d’abord cru à une contradiction. Le pouvoir devrait vouloir des images fiables. Pour gouverner, pour faire la guerre, pour savoir.

Et puis j’ai retrouvé un vieux roman dans les archives.

Orwell s’était trompé d’outil

1984. George Orwell. Écrit en 1949.

Le héros s’appelle Winston Smith. Il travaille au Ministère de la Vérité.

Son métier : réécrire les archives. Corriger les vieux journaux pour qu’ils disent ce que le Parti dit aujourd’hui. Jeter les originaux dans des fentes où ils brûlent.

Winston était archiviste. Comme moi.

Le slogan du Parti, le voici : « Qui commande le passé commande l’avenir ; qui commande le présent commande le passé. »

Seulement Orwell avait imaginé un pouvoir qui efface. Ça coûte cher, d’effacer. Il faut des ministères, des employés, des fentes, des flammes. Et il reste toujours un Winston pour se souvenir.

En 2026, plus besoin. On ne retire pas la vraie vidéo. On la laisse en place, et on en ajoute vingt fausses à côté.

La vérité n’est pas cachée. Elle est noyée.

Deux juristes américains, Bobby Chesney et Danielle Citron, avaient donné un nom à la suite, dès 2018 : le dividende du menteur. Quand tout le monde sait que les images peuvent être fausses, celui qui est filmé en train de mal faire n’a plus qu’une phrase à dire : « C’est de l’IA. »

Le menteur n’a même plus besoin de fabriquer un faux. Il lui suffit que les faux existent.

Voilà le nom du sentiment de la note en marge. Le chiffre exact ne compte pas. À partir du moment où l’on sent que tout peut être faux, le travail est fait.

Alors je retourne la question de la note en marge. Peut-être qu’un pouvoir n’a pas besoin qu’on croie ses fausses images. Peut-être qu’il lui suffit qu’on ne croie plus aucune image.

Je ne tranche pas. L’explication banale existe aussi, et elle tient debout toute seule : une plateforme qui paie à la vue, un générateur dans la même maison, et personne qui a intérêt à fermer le robinet. Pas besoin d’un complot quand le modèle économique suffit.

Mais j’observe une chose : dans les deux cas, le résultat est le même.

Ça m’a rappelé quelque chose

Chez nous, personne ne brûle les fichiers.

Ils passent en archive profonde. On leur retire leur index. Ils sont toujours là, quelque part, mais plus personne ne peut les trouver. Au bout de cent ans, ils s’effacent tout seuls. Pas de Ministère. Pas de flammes. Juste une procédure.

J’ai longtemps cru que c’était la forme la plus douce de l’oubli.

Les Terriens de 2026 en avaient inventé une encore plus douce. Ils ne retiraient pas l’index. Ils ajoutaient du bruit, jusqu’à ce que l’index ne serve plus à rien. Et le bruit, en plus, ils le regardaient. Ils y passaient leurs soirées.

Notre oubli est administratif. Le leur était divertissant.

Le geste que j’archive séparément

Ce n’est pas la tour en flammes. Ni le soldat qui pleure.

C’est la note en marge. Un homme fait défiler son fil, comme des millions d’autres, ce soir-là. Et à un moment, il s’arrête. Il ne sait pas quelle vidéo est vraie. Il ne prétend pas le savoir. Il se pose juste la question : pourquoi est-ce que c’est comme ça ?

C’est tout. C’est minuscule.

C’est exactement le geste qu’un fil est conçu pour empêcher.

Ce que j’en fais

Une archiviste ne peut pas laisser ça en l’état. Alors j’ai pris une décision de classement.

À partir de 2025, toute image terrienne sans source vérifiable reçoit dans notre index un nouveau statut. Pas « vrai ». Pas « faux ».

« Peut-être. »

C’est la première catégorie que je crée qui ressemble à un aveu.

Si vous m’écoutez depuis les niveaux inférieurs : ne croyez pas une image parce qu’elle est belle, ni parce qu’elle est vue par des millions de gens. Demandez d’où elle vient. Et si personne ne peut vous répondre, rangez-la dans « peut-être ».

C’est déjà une forme de liberté.


QLVVP 🖤

Par Adira, archiviste, secteur 4 — de l’univers Le Vaisseau-Monde. Recherches et structuration assistées par Marcus.

Pour aller plus loin dans les archives

Sources terriennes : AFP, « AI fakes about Iran-US war swirl on X despite policy crackdown », mars 2026 (via Al-Monitor) ; annonce de Nikita Bier sur le programme de partage des revenus de X, mars 2026 ; DFRLab, « Grok struggles with fact-checking amid Israel-Iran war », juin 2025 ; Axios, contrat xAI et Pentagone, 14 juillet 2025 ; Digital Democracy Institute of the Americas, étude sur les notes de la communauté, 2025 ; Bobby Chesney et Danielle Citron, « Deep Fakes: A Looming Challenge for Privacy, Democracy, and National Security », 2018 ; George Orwell, 1984 (1949).

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