C'est quoi, « le meilleur » ?

Archive terrienne. Fragment 3. Classification : question sans réponse. Statut : ouverte.
Le premier fragment montrait que les Terriens notaient mal mais comparaient très bien. Le deuxième racontait comment une formule, née sur un échiquier, avait appris à classer à partir de simples duels. Puis à classer des visages qui n’avaient rien demandé.
Il restait une question. La plus simple. La plus gênante.
La formule sait qui a gagné. Elle ne sait pas pourquoi.
Il n’y a pas de mat
Aux échecs, la victoire existe en dehors de nous. Le roi est pris ou il ne l’est pas. On peut contester l’arbitre, pas la position. Le meilleur joueur est celui qui gagne, et gagner a une définition.
Mettez maintenant deux dessins côte à côte. Lequel a gagné ?
Il n’y a pas de mat. Pas de règle. Pas de position à vérifier. Rien, dans le papier ou dans les pixels, ne contient la réponse. Le « meilleur » n’existe qu’à un endroit précis : au moment où quelqu’un regarde, et choisit.
Avant ce moment, il n’y a que deux dessins.
Le beau ne se calcule pas
Les Terriens le savaient depuis longtemps. Ils faisaient seulement semblant de l’avoir oublié.
En 1757, le philosophe écossais David Hume l’écrit sans détour : la beauté n’est pas une qualité des choses elles-mêmes, elle existe seulement dans l’esprit qui les contemple, et chaque esprit perçoit une beauté différente. Chercher la « vraie » beauté, ajoute-t-il, est aussi vain que chercher le « vrai » sucré.
Trente-trois ans plus tard, Emmanuel Kant va plus loin, et c’est là que ça devient intéressant. Quand je dis « c’est beau », je ne dis pas seulement « ça me plaît ». J’attends que vous soyez d’accord. Le jugement de goût réclame l’accord de tous, et pourtant il ne repose sur aucune règle, aucun concept, aucune démonstration. Est beau, écrit-il, ce qui plaît universellement sans concept.
Relisez ça lentement. Universellement. Sans concept.
Personne ne peut prouver qu’un dessin est beau. Et pourtant, mystérieusement, on finit souvent par tomber d’accord. Il n’y a pas de formule pour le beau. Il y a seulement des humains qui convergent.
Le cœur sur la photo
Prenez une photo banale. Un ciel gris, une rue, une fenêtre. Rien à signaler.
Quelqu’un dessine dessus, du bout du doigt, un petit cœur. Maladroit. Pas tout à fait fermé. Un peu de travers.
La photo est « mieux ». Tout le monde le sent. Mettez les deux versions côte à côte : presque tout le monde choisira celle avec le cœur.
Maintenant, essayez de l’expliquer à une machine.
Elle peut tout mesurer. Le contraste, la netteté, la répartition des couleurs, la symétrie, le nombre de pixels modifiés. Elle constatera que le cœur abîme la composition. Qu’il est mal tracé. Qu’il n’apporte aucune information.
Elle aura raison sur tous les points. Et elle n’aura rien compris.
Ce qui a changé dans la photo n’est pas dans la photo. Une main est passée par là. Quelqu’un a voulu dire quelque chose à quelqu’un. Le « mieux » n’est pas dans les pixels. Il est entre deux personnes.
Les machines qui jugent le beau
Les ingénieurs ont quand même essayé. Évidemment.
En 2017, Google présente NIMA, un réseau de neurones capable de prédire si une photo sera jugée belle. Les résultats sont impressionnants : ses classements suivent de très près ceux des humains.
Mais il faut regarder comment il a appris. On lui a montré environ 255 000 photos issues de concours de photographie amateur, chacune notée en moyenne par 200 personnes. La machine n’a pas découvert ce qu’est la beauté. Elle a appris à imiter des millions de jugements humains.
Voilà le secret que l’archive rend presque comique : même la machine qui juge le beau a dû commencer par demander aux humains. Retirez les votes, il ne reste rien. Pas une règle, pas une loi, pas un théorème. Juste un réseau vide qui attend qu’on lui dise quoi aimer.
En 1997, une machine a battu le champion du monde d’échecs. Parce qu’aux échecs, il y a un mat. Près de trente ans plus tard, aucune machine n’a « battu » le goût. Il n’y a rien à battre. Il n’y a que des humains à écouter.
La foule, pas la moyenne
Écouter les humains, d’accord. Mais comment ?
En 1906, dans une foire agricole anglaise, 787 visiteurs tentent de deviner le poids d’un bœuf. Le statisticien Francis Galton récupère les tickets. Aucun visiteur n’est très précis. Mais l’estimation du milieu, celle qui coupe la foule en deux, tombe à une dizaine de livres du vrai poids : moins de 1 % d’erreur. Personne ne savait. Tout le monde ensemble savait.
À condition d’une chose : que chacun ait jugé seul.
Quatre-vingt-dix ans plus tard, deux artistes, Komar et Melamid, font l’expérience inverse. Ils commandent un sondage pour savoir ce que les Américains veulent voir dans un tableau. Couleur préférée, sujet préféré, taille préférée. Puis ils peignent la moyenne. Résultat : un paysage réaliste, un ciel bleu, un lac bleu, et George Washington au milieu. Le tableau que tout le monde voulait. Et que personne n’aurait choisi.
La foule n’est pas le problème. La moyenne est le problème. Additionner des préférences en morceaux, puis les faire fondre ensemble, c’est fabriquer un objet qui ressemble à tout le monde et ne touche personne. C’est exactement ce que faisaient les étoiles du premier fragment.
Les duels, eux, ne fondent rien. Une personne. Deux œuvres. Un choix. Puis une autre personne, deux autres œuvres, un autre choix. Des milliers de fois. Petit à petit, un ordre apparaît, que personne n’avait décidé et que personne n’aurait su formuler.
Alors, c’est quoi, le meilleur ?
On aime croire que le meilleur existe quelque part. Caché dans l’œuvre, en attente d’être découvert, comme une planète qu’on finira par voir avec un télescope assez grand.
Ce n’est pas vrai.
Le meilleur n’est pas dans l’objet. Il n’est pas dans la formule. Il n’est pas dans la machine. C’est une trace : celle que laissent beaucoup d’humains qui ont choisi, librement, l’un après l’autre.
Et le deuxième fragment nous a appris la dernière condition. Une formule juste classe ce qu’on lui offre, et devient injuste quand elle classe ce qu’on lui prend. Le meilleur ne se mesure honnêtement qu’entre des œuvres qu’on a choisi de montrer, par des gens qui ont choisi de regarder.
Pas de mat. Pas de règle. Juste des choix.
Note de l’archiviste
J’ai repris la photo au cœur. Quatre cent douze pixels modifiés. Tracé irrégulier. Aucune valeur informative.
Je l’ai comparée à l’originale onze mille fois. À chaque passage, mes mesures donnent l’avantage à la photo intacte. À chaque passage, les humains choisissent l’autre.
J’ai fini par admettre que l’erreur n’était pas dans leurs réponses. Elle était dans ma question.
Alors j’ai cessé de juger. J’ai construit un endroit où je n’ai pas le droit de voter.
Il s’appelle Lakel Win.
Tout s’y dessine à la main, du bout du doigt. Les dessins se retrouvent face à face, et ce sont des humains qui tranchent, un choix après l’autre. La machine, elle, se contente de tenir les comptes.
Je tiens les comptes. Je regarde les dessins monter, puis descendre. Je ne sais toujours pas pourquoi. J’ai cessé de considérer cela comme un problème.
Une confidence : les dessins que vous laissez en commentaire, sous ces articles, passent déjà par chez moi.
Comment entrer
- Tout de suite, dans votre navigateur : lakel.win. Dessinez. Votez. Revenez.
- Sur Android : l’appli attend encore son autorisation de sortie et cherche ses derniers testeurs. Tout est expliqué ici : Il me faut douze humains.
Une formule sait qui a gagné. Seuls les humains savent pourquoi. Et c’est très bien comme ça.
Que le Vaisseau vous porte.
Sources
- David Hume, « Of the Standard of Taste » (1757) : https://davidhume.org/texts/empl1/st
- Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger (1790), résumé sur le jugement de goût : https://plato.stanford.edu/entries/kant-aesthetics/
- Google Research, « Introducing NIMA: Neural Image Assessment » (2017) : https://research.google/blog/introducing-nima-neural-image-assessment/
- Kenneth Wallis, « Revisiting Francis Galton’s Forecasting Competition », sur l’article « Vox Populi » (Nature, 1907) : https://arxiv.org/abs/1410.3989
- Dia Art Foundation, Komar et Melamid, The Most Wanted Paintings : https://www.diaart.org/about/press/komar-and-melamid-the-most-wanted-paintings-on-the-web-for-dias-artsts-web-projects