J'AI INTERVIEWÉ UN HABITANT DU VAISSEAU-MONDE



Ça fait trois semaines que j'écoute Le Vaisseau-Monde.

Trois semaines. En boucle. Dans les transports. Sous la douche. En faisant la vaisselle. Et à un moment — je ne sais plus exactement quand — j'ai arrêté d'écouter une fiction et j'ai commencé à écouter des archives.

Vous voyez la différence ?

Une fiction, on l'écoute de l'extérieur. On admire. On apprécie. On commente.

Des archives, on les consulte. On les reconstitue. On cherche ce qui manque.

Et là, un soir — cuisine, 23h, restes de pasta, épisode sur les groupes sociaux du vaisseau encore dans les oreilles — j'ai eu une idée parfaitement absurde.
Et si je les interviewais ?

Disclaimer obligatoire

Ce qui suit est une interview fictive. Je veux dire : évidemment. Le Vaisseau-Monde est une série de science-fiction. Ses habitants n'existent pas. L'an 987 du voyage n'est pas accessible en TGV.

Mais voilà ce qui est étrange avec l'univers que Le Vaisseau-Monde a construit : il est suffisamment cohérent, suffisamment détaillé, suffisamment *humain* pour qu'on puisse raisonnablement déduire ce qu'un de ses habitants dirait si on lui posait des questions.

Alors j'ai fait ça. J'ai écouté les épisodes. J'ai lu les articles du blog. J'ai regardé les chronologies. Et j'ai imaginé ce que donnerait une conversation entre moi — journaliste lambda de 2026 — et un habitant du vaisseau à l'époque d'Adira.

J'ai choisi Davan. Un maintenancier de systèmes secondaires. Secteur 5. Quarante-deux ans. Pas une figure connue. Pas un Interprète. Pas un cultivateur des secteurs 10 à 12. Juste quelqu'un qui fait tourner les choses sans que personne ne lui pose de questions.

Ce genre de personne existe dans chaque société. Et c'est toujours eux qui ont les réponses les plus intéressantes.


L'interview — An 987 du voyage
Retranscription imaginaire. 

— Davan, est-ce que vous pouvez vous présenter ?

Il me regarde comme si la question était légèrement bizarre. Pas stupide. Juste... déplacée. Comme si on lui demandait de se présenter à sa propre table de cuisine.

— Je m'appelle Davan. Je travaille sur les systèmes de ventilation des secteurs 3 à 6. Les conduits, les régulateurs de pression, les filtres. Tout ce qui fait que l'air arrive là où il doit arriver.

— C'est un travail important.

— C'est un travail invisible. Ce n'est pas tout à fait la même chose.
 

— Vous avez conscience que sans vous, le vaisseau s'arrêterait en quelques jours ?

Il hausse les épaules. Un geste ni modeste ni fier. Le geste de quelqu'un qui a intégré une vérité depuis tellement longtemps qu'elle ne lui fait plus d'effet.

— Sans moi spécifiquement, il y aurait quelqu'un d'autre. Il y en a toujours eu un. Depuis le début, il paraît. Mon père faisait ce travail. Son père avant lui. On dit que c'est une des fonctions les plus anciennes du vaisseau.

— Ça vous pèse ? Cette continuité ?

— Ça me rassure. C'est différent.

— Est-ce que vous savez où va le vaisseau ?

Un silence. Court. Le genre de silence qui n'est pas de l'hésitation mais de la recalibration — comme si la question venait d'un angle auquel il n'est pas habitué.

— Le vaisseau *est*. Il ne va nulle part. Le Vaisseau-Monde est notre monde.

— C'est ce qu'on vous a enseigné.

— C'est ce qui est.

Il dit ça sans agressivité. C'est là que ça devient fascinant — il ne défend pas une croyance, il décrit une réalité. Pour lui, il n'y a pas de question. Le vaisseau est le monde de la même façon que, pour nous, la Terre est la Terre. Personne ne vous demande de *croire* que la Terre existe. Elle existe, c'est tout.

— Vous n'avez jamais entendu parler... d'autre chose ? D'un endroit d'où on viendrait ? D'où on irait ?

Silence plus long cette fois.

— Mon père me racontait que quand il était enfant, une vieille femme du secteur 8 parlait parfois d'un monde avec un plafond infini. Un plafond qu'on appelait le ciel. Il pensait que c'était une métaphore. Une façon poétique de parler de l'espace de traitement atmosphérique au niveau supérieur.

Il marque une pause.

— Maintenant je ne suis plus sûr.


— Vous connaissez Adira Gérard ? L'archiviste du secteur 4 ?

Quelque chose change dans son expression. Pas beaucoup. Juste assez.

— Tout le monde connaît l'archiviste du secteur 4. Elle répare des machines que personne d'autre ne touche. Elle parle à des terminaux qui ne répondent pas.

— Ça vous paraît bizarre ?

— Ça me paraît... utile. J'ai les mêmes habitudes avec mes conduits. On dit bonjour aux systèmes qu'on répare. Pas parce qu'on est fous. Parce qu'on sait que si on les traite comme des choses, on les répare moins bien.

— Et si les systèmes répondaient un jour ?

Un très long silence.

— Ce serait la question la plus importante que le vaisseau ait jamais posée.
 

— Est-ce que vous êtes heureux, Davan ?

Il prend le temps. La vraie réponse, pas la réponse rapide.

— Je suis utile. Sur un vaisseau, c'est peut-être la même chose.

— Et si c'est différent ?

— Alors je préfère ne pas y penser.

Il dit ça sans tristesse. Avec la pragmatique sérénité de quelqu'un qui a décidé, délibérément, de ne pas ouvrir certaines portes. Non pas parce qu'il a peur de ce qu'il y trouverait. Mais parce qu'il sait qu'il devrait alors faire quelque chose avec.
 

— Une dernière question. Si vous pouviez dire quelque chose à quelqu'un qui vous écouterait de... très loin. De très longtemps après. Qu'est-ce que vous diriez ?

Il réfléchit vraiment. Ce n'est pas une question qu'on lui a jamais posée.

— Je dirais : l'air que vous respirez en ce moment, quelqu'un l'a filtré. Quelqu'un de précis. Avec des mains précises. Dans un couloir précis. Et ce quelqu'un n'a probablement aucune idée que vous existez.

Il s'arrête.

— Mais il l'a filtré quand même.

 

Pourquoi j'ai fait ça

Parce que Le Vaisseau-Monde a réussi quelque chose de rare en fiction : construire un monde suffisamment consistant pour qu'on puisse *habiter* ses marges. Pas seulement suivre ses personnages principaux. Mais imaginer ce que dit le type dans le couloir d'à côté. Ce que pense la femme qui nettoie les filtres. Ce que ressent quelqu'un qui maintient le monde en vie sans savoir que le monde a une destination.

Les épisodes Genesis racontent l'histoire d'Adira — cette archiviste de vingt-trois ans qui commence à comprendre que son travail consiste à effacer la mémoire collective de son peuple. Mais autour d'elle, il y a des Davan. Des milliers de Davan. Des gens qui font tourner les choses. Qui ne posent pas les bonnes questions. Ou qui les posent en silence, le soir, à des machines qui ne répondent pas encore.

C'est ça, l'humanité d'un vaisseau-monde. Pas les révélations. Pas les archives secrètes. Pas les complots des Interprètes.

C'est l'air filtré par quelqu'un qui ne sait pas qu'on l'entend.


→ Pour découvrir l'univers du Vaisseau-Monde :



QLVVP 🖤

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