Il y a une règle non écrite dans ce monde. Elle ne figure dans aucune constitution.
Aucun juriste ne l'a rédigée. Et pourtant tout le monde la respecte, ou plutôt — tout le monde la subit. Elle dit ceci : plus vos décisions impactent de monde, moins vous en êtes responsable.
Traverser dans le rouge
Hier, quelqu'un a traversé en dehors des clous. Amende. Peut-être un rappel à la loi. Le citoyen ordinaire, lui, ne peut pas se permettre d'ignorer les règles. Sa responsabilité individuelle est totale, immédiate, traçable. Il existe dans les registres, dans les bases de données, dans les systèmes. Moindre faux pas — et le poids de la machine se pose sur ses épaules.
Maintenant, regardons ailleurs.
Un fonds d'investissement décide de délocaliser 12 000 emplois. Une direction générale coupe les effectifs "pour l'efficience". Un conseil d'administration valide une restructuration qui détruit des familles entières sur trois générations. Qui est responsable ?
"La responsabilité ne disparaît pas. Elle se dilue. Et plus elle se dilue, plus elle devient invisible — jusqu'à ce qu'elle n'existe plus du tout."
Ce n'est pas une théorie du complot. C'est de la mécanique sociale de base. Les structures — entreprises, États, institutions financières — ont été architecturées de telle sorte que la décision peut toujours être attribuée à un processus, jamais à une personne. On n'a pas licencié des gens — "le marché l'a rendu nécessaire". On n'a pas bombardé une ville — "les objectifs stratégiques l'exigeaient".
Deux poids. Deux mondes.
- Décident de fermer une usine de 3000 personnes depuis une salle de réunion climatisée
- Reçoivent un bonus si les "synergies" améliorent le cours de l'action
- Changent de poste avant que les conséquences se matérialisent
- Protégés par des clauses contractuelles, des indemnités de départ colossales, des sociétés-écrans
- Peuvent "démissionner pour raisons personnelles" — et réapparaître ailleurs six mois plus tard
- Apprenez la fermeture par un email le vendredi à 17h00
- Deux mois de préavis. Une lettre de mission. Des caisses à vider.
- Vivez les conséquences pendant des années — prêt immobilier, garde alternée, dépression
- Aucune protection. "La situation économique, vous comprenez."
- Ne pouvez pas traverser sans regarder. C'est le règlement.
Ce tableau n'est pas exagéré. Il est même incomplet. Ce qu'il ne montre pas, c'est l'échelle. On ne parle pas seulement d'emplois. On parle de vies entières, de quartiers qui se vident, de villes qui meurent, de générations qui basculent sous le poids d'une décision prise par quelqu'un qui ne les connaît pas, ne les verra jamais, et ne sera jamais tenu de leur répondre.
Iran, 2025–2026 : les décisions qui viennent de loin
Regardez ce qui se passe en Iran en ce moment. Des sanctions économiques décidées dans des bureaux à Washington, Bruxelles, Tel Aviv. Des stratèges, des think-tanks, des conseillers. Des hommes en costume qui évaluent des "leviers de pression" sur des PowerPoint.
Sur le terrain : l'inflation iranienne a dépassé 40%. Le rial s'est effondré. Les médicaments manquent — pas pour les dirigeants du régime, pour les familles ordinaires qui n'ont aucun pouvoir sur ce que fait leur gouvernement, ni sur ce que décident les gouvernements adverses. Deux camps de décideurs irresponsables. Une seule population qui absorbe le choc.
Et dans les conférences de presse, on parle de "pression calculée", de "coût acceptable", de "dynamiques régionales". Jamais de la pharmacienne de Téhéran qui ne trouve plus d'insuline pour son fils. Elle, elle est responsable de ce qu'elle fait. Pas eux.
Pendant ce temps, les dirigeants iraniens — ceux qui, eux, ont le pouvoir de changer quelque chose — enrichissent des réseaux parallèles, accèdent aux marchés noirs, survivent. Deux élites qui se regardent. Un peuple qui plie.
Qui tient vraiment la barre ?
C'est ici que le Vaisseau-Monde nous éclaire d'une façon particulière.
Sur un vaisseau générationnel qui voyage depuis des siècles, les passagers ont oublié d'où ils viennent et où ils vont. Mais il y a toujours eu une classe dirigeante — une cabine de pilotage, un conseil, une technocratie héritière. Ils prennent des décisions qui affectent les 400 000 habitants du vaisseau. Ils ne sont jamais révocables. La mémoire collective a été suffisamment effacée pour que personne ne se souvienne qu'il pourrait en être autrement.
"La vraie question n'est pas : 'Qui a le pouvoir ?' Elle est : 'Qui paye quand ce pouvoir se trompe ?'"
Ce vaisseau, c'est notre monde. La cabine de pilotage, ce sont les salles de conseil d'administration, les tables de négociation des traités commerciaux, les réunions fermées où se décide la politique industrielle d'un continent. Les 400 000 passagers — c'est tout le monde. Vous, moi, la pharmacienne de Téhéran, l'ouvrier de l'usine fermée le vendredi à 17h00.
Et le paradoxe tient en une phrase : plus on a de pouvoir sur les autres, moins on a de comptes à rendre aux autres. Ce n'est pas une anomalie du système. C'est le système.
Nommer les choses, c'est déjà agir
Je ne suis pas en train de vous proposer une solution. Ce serait mentir. Les solutions simples à des problèmes structurels complexes, c'est la matière première des démagogues — et il y en a suffisamment comme ça.
Ce que je propose, c'est un regard. La prochaine fois qu'on vous parle de "responsabilité individuelle" — dans les discours sur le chômage, sur la pauvreté, sur l'endettement des ménages — demandez-vous qui tient ce discours. Et demandez-vous ce que cette personne risque, elle, si sa décision détruit quelque chose.
Traverser dans le rouge, c'est interdit. Décider que dix mille personnes perdent leur emploi "pour rester compétitif" — c'est une stratégie.
La différence entre les deux, c'est qui rédige les règles. Et qui n'a jamais, jamais eu à les suivre.
"À bord de ce vaisseau, tout le monde est passager. Sauf ceux qui pensent être pilotes."
Le Vaisseau-Monde n'est pas un vaisseau spatial. C'est cette réalité-là — celle où nous voyageons tous ensemble, sans avoir choisi la destination, sans connaître ceux qui tiennent la barre, et sans jamais être certains qu'ils savent eux-mêmes où ils nous emmènent.
La seule chose qui change quand on le nomme : on arrête de croire que c'est notre faute.
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